
Juliette Hurel : "La flûte est un prolongement de mon corps"
Samedi 31 mars 2012
Flûte solo de l'Orchestre Philharmonique de Rotterdam depuis 1998, -c'est Valery Gergiev qui l'avait engagée- Juliette Hurel mène aussi une carrière de soliste tout en formant un duo avec la pianiste Hélène Couvert. Une vie de musicienne merveilleusement accomplie jusqu'au jour où…
"Avec ma flûte, j'avais une relation fusionnelle, charnelle. Mais il y a six mois, quelqu'un me l'a volée dans le train. Cela a été horriblement douloureux. C'est comme si on m'avait enlevé un membre. Je l'avais depuis seize ans, elle était un prolongement de mon corps, de mes émotions. C'était mon son, c'était ma flûte, je m'imaginais que c'était pour la vie."
Juliette Hurel a remué ciel et terre pour la retrouver. En vain. Sa « compagne » avait bel et bien disparu. C'était une américaine en or de marque Brannen-Cooper : un instrument très évolué qui n'a plus grand chose en commun avec la flûte de nos lointains ancêtres, taillée dans un os de vautour et percée de cinq trous. Les scientifiques qui ont découvert un specimen de ce genre il y a trois ans l'ont daté de 40 000 ans, ce qui fait de la flûte le plus vieil instrument connu…
Le meilleur bonbon du monde
"Depuis le vol, j'en cherche une autre. Au début, mon mari (le flûtiste Benoît Fromanger) m'a dépannée avec la sienne, une japonaise. J'en ai essayé d'autres de la même marque (Pearl), elles sont excellentes, mais je ne pouvais m'empêcher de vouloir retrouver la même sensation qu'avec ma flûte !
"Comment vous dire ? Quand je soufflais dedans, c'était comme le meilleur bonbon du monde ! La flûte est un instrument très lié au corps, il n'y a pas d'anche, les lèvres sont directement sur l'embouchure et ce sont elles qui forment le son."
Aujourd'hui, Juliette Hurel a appris à relativiser cette perte. Et pourtant… En tournée avec l'Orchestre de Rotterdam dirigé par Yannick Nezet-Seguin, elle va jouer à Toulouse Daphnis et Chloé de Maurice Ravel. L'approche de ce concert qui contient un des plus beaux solos de flûte possible, réveille le manque : elle doit jouer le chef d'oeuvre de Ravel avec une flûte presque inconnue.
"C'est vrai, je parle à ma flûte…"
Mais elle s'empêche de dramatiser outre mesure. Elle n'est d'ailleurs pas une inquiète : elle confie sa flûte à son luthier Philippe Roelandt (Aria Musique) pour réglage, nettoyage et changement de tampons tous les deux à trois ans, pas plus, et avoue sans problème adorer ne pas travailler.
"En vacances, je ne touche pas à ma flûte : c'est le bonheur total ! De toute façon, cela fait beaucoup de bien de la laisser, on y revient avec plein d'énergie.
Juliette Hurel possède aussi une flûte en bois Yamaha qu'elle a acquise pour enregistrer les concertos de Carl Philipp Emanuel Bach et qu'elle utilise dorénavant pour jouer le répertoire jusqu'à Schubert.
"Nous avons une superbe relation ! Avec elle, ça marche tout seul, il faut jouer un peu plus relâché qu'avec la flûte en or, la sensation est très agréable. Le son est plus doux et moins brillant. J'adore passer de l'une à l'autre au cours d'un même récital.
A la fin de la conversation, elle nous confie un secret :
"Il m'arrive de parler à ma flûte. Et aussi aux types qui me l'ont volée. Tout haut, ou juste dans ma tête…"
